|
 BILLET DOUX Chère Yvette, 19-7 25
Nous voici à l'époque des vacances. Quelles joies se lisent dans les yeux de ceux qui partent? Quel tumulte dans les gares! C'est toute une renaissance de vie dans les corps, tout un éparpillement d'êtres vers les campagnes ou vers le littoral. Les villes se dépeuplent momentanément. Où irez-vous passer vos vacances, chère Yvette? Vous me demandez : dois-je aller à la mer ou à la montagne? Vous me posez une question que l'on donne aux élèves du certificat d'études ou du brevet. A dire vrai, elle est fort complexe. Chacun peut la résoudre selon ses goûts. Ils ne se raisonnent pas... Une chose, un être, un objet nous plaît ou nous déplait sans que nous sachions bien pourquoi... Il est utile parfois de chercher à comprendre les motifs de notre choix. La mer et la montagne. Deux entités irréconciliables! Aller aux deux serait, ma foi, la meilleure manière de juger leurs avantages et leurs inconvénients. Seuls, les riches peuvent se permettre ce luxe. Mais, nous pouvons nous l'offrir à tour de rôle. La mer a été chantée par les poètes, décrite dans les romans, transposée sur la toile, la montagne a eu aussi ses desservants. Les uns et les autres ont eu raison de nous faire aimer ces deux visages de la terre. La mer nous rend petit en face de son immensité. C'est un ciel moutonnant à nos pieds. La grève est un désert pour les enfants qui s'imaginent être dans le Sahara. Le parasol nous incite à une certaine langueur, les rayons implacables du soleil nous terrassent et nous brûlent, le bain délicieux n'est qu'un dessert donné au corps qui retrouve sa mode originelle. Toutes les plages se ressemblent, se répètent ou se copient uniformément. Parfois leur décor change, et c'est tout l'original qu'elles reflètent... La vie mondaine qui les ensemence de cris, de bruits, n'est qu'un prolongement des grandes cités... Ne sera-ce pas là, un jour, les signes de leur suicide? Oui, j'aime la mer, lorsqu'elle n'est point souillée par un monde cosmopolite, qui se gonfle d'orgueil en face d'elle, qui parade sur les jetées, qui se trémousse le soir dans les casinos, et qui semble croire qu'elle leur appartient parce qu'ils y trempent leurs membres en ruine et leurs consciences flétries. La mer ne leur apprend rien, car la vanité les aveugle. Aimons-la, si vous le désirez, à la manière de Pierre Loti, de Charles Le Goffic, de Claude Farrère. Avec de tels initiateurs, nous serons en bonne compagnie.
La montagne n'est pas aimée comme elle mérite. Ses aspects sont divers et nombreux. A chaque instant le paysage change, s'élargit ou se rétrécit. La lumière y est une fée lorsqu'elle baigne un panorama de montagnes, ou se joue sous les sous-bois. Quelle fraîcheur dans les sapinières, le long des cours d'eau, dans le voisinage des cascades! Quelle poésie ne se dégage-t-il pas d'un vieux moulin abandonné, d'une maison parée de lierre, d'un chemin rocailleux qui conduit au village agrippé dans les rochers de la colline? Et ce vieux manoir environné de ronces qui marque l'entrée de la vallée, n'a-t-il pas aussi un charme particulier ? Les troupeaux qui paissent à l'orée d'un bois, les champs qui font un bruit de falbalas lorsque le vent agite leurs épis, les mille bruits de la campagne ne valent-ils pas le clapotis des vagues? Et le silence des soirs, alors que tout se tait dans la nature, ne sont-ils pas reposants à nos nerfs surexcités par le tumulte des villes qui usent plus qu'on ne le pense? Il est facile d'excursionner à loisir. La marche vers les sommets est une ascension d'esprit incomparable. Nous apprenons ainsi à mieux aimer cette vie des simples, qu'ils n'apprécient point comme nous, car nous pouvons comparer l'enfer des villes à l'immense paradis de la vraie nature si décriée par ceux-là qui y sont nés et qui ont fui vers des mirages fallacieux. Choisissez bien le lieu de vos vacances. Redevenez-y enfant. C'est peut-être là le secret du bonheur. A bientôt, chère Yvette. Je vous donne le baiser des cimes passé au bleu de mer.
Ali Héritier.
|