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Les Cinq détectives par Gabriel Bernard

Le Petit journal illustré 0925 07 05 Les 5 détectives 01 disparue le jour de son mariageLes Cinq DétectivesLe Petit journal illustré 0925 07 05 Les 5 détectives 02 disparue le jour de son mariage
par GABRIEL BERNARD

CHAPITRE I

Un grand mariage

Aux abords de la Madeleine, la foule s'amassait, plus compacte de minute en minute, difficilement contenue par un service d'ordre renforcé.
C'est que le grand mariage franco-américain qui se célébrait ce jour-là dans la plus mondaine des églises parisiennes était un événement d'importance, un événement qui, depuis plusieurs semaines, défrayait la chronique des journaux sur les deux rives de l'Atlantique.
Chacun voulait être aussi bien placé que possible pour voir la mariée, qu'on disait idéalement jolie, apparaître sous la colonnade grecque qui fait face à la rue Royale, puis descendre l'escalier monumental recouvert, pour la circonstance, d'un tapis neuf qui avait coûté cent mille francs... Et c'était, dans le public frémissant de curiosité, un chassé-croisé de ces répliques où se mêlent la gouaille sceptique et la badauderie admirative de la foule de Paris.
- Il paraît que la mariée a cent millions de dot...
- En francs ou en dollars ?...
- Même en francs, je suis preneur... Il ne s'embêtera pas, le mari ! Tu parles...
- D'autant qu'il n'a pas le sou... Bah! on peut n'avoir pas cent mil- lions et n'être pas dans la purée... - - C'est un baron, à ce qu'on dit... Oui, le baron Gontran de Champval.... Il paraît que la mariée est une beauté...
- Une Américaine qui a cent millions de dot est toujours une beauté... Vous avez vu sa photo?
- Non, et vous ?...
- Moi non plus...
- Pourtant il y a des journaux qui ont dû la publier...
A ce moment un personnage grave qui avait écouté sans mot dire les paroles qui s'échangeaient dans le groupe auquel il se trouvait mêlé, intervint sur le ton sentencieux de l'homme bien renseigné
- Personne n'a pu voir la photographie de miss Constance Phips pour cette excellente raison qu'aucun journal ne l'a reproduite... C'est même assez étrange, étant donné le bruit fait par ce mariage...
- Après tout, c'est peut-être qu'elle est. vraiment moche, la fille du milliardaire, observa une arpète au nez retroussé et aux cheveux fous..
- Ça doit être ça, renchérit une autre. Penses-tu que si elle était aussi bath que riche, on n'aurait pas vu sa binette partout, à la Môme aux Dollars !...
- On la verra toujours vendredi prochain au cinéma, émit judicieusement un petit télégraphiste. Pigez-moi c'te mise en batterie...
De fait, plusieurs opérateurs cinématographistes, après des négociations mouvementées avec leurs ennemis naturels, les gardiens de la paix, venaient de prendre position.
La mariée ne leur échapperait pas. Elle ne pourrait sortir de l'église sans passer dans le champ de leurs objectifs.
Pourtant, le petit télégraphiste, qui, décidément s'avérait sagace, murmura en hochant la tête :
- Ils sont perchés vraiment trop loin.... Y a des chances pour qu'ils soient chocolat... Surtout si la dame a l'idée de rabattre son voile sur sa figure...
Pendant que, tassé contre la grille de clôture, le groupe où le petit télégraphiste représentait la philosophie continuait à produire des commentaires plus ou moins saugrenus, au haut de l'escalier, sous le péristyle, un monsieur en habit s'approchait de la troupe remuante des reporters photographes.
Ceux-ci, plus agiles avec leurs appareils à main que les cinématographistes avec leurs immenses trépieds, s'étaient portés de manière à prendre des instantanés à deux mètres.
Messieurs les photographes, leur dit le monsieur en habit sur un ton à la fois très courtois et très ferme, je me vois dans la nécessité de vous répéter, pour la dernière fois, que vous désobligerez gravement miss Constance Phips, si vous persistez à vouloir prendre des clichés d'elle lorsqu'elle sortira de l'église au bras de son mari... Je vous crois, d'ailleurs, des gens trop bien éduqués pour vouloir passer outre au désir exprimé par une dame...
- Mais, monsieur, dit l'un des reporters photographes, notre devoir professionnel...
- Si vous croyez, fit un autre, que nos directeurs entendent de cette orcille...
- On m'a envoyé ici pour photographier la mariée, accentua un troisième, je la photographierai...
Le monsieur en habit fit un geste vague. Puisqu'il en est ainsi, messieurs, vous agirez donc à vos risques et périls... Agréez, d'avance, tous mes regrets...
Et, les ayant salués, il entra dans l'église.
- Il en a de bonnes, le frère ! s'exclama l'un des photographes. Il se figurait, peut-être, qu'on allait se défiler bien gentiment...
- Enfin, il nous a présenté ses regrets...
- C'est toujours ça...
- Qu'est-ce que c'est que ce type-là ?
Mais cette question resta sans réponse. C'est qu'à cet instant précis, par la porte principale de la Madeleine qui s'ouvrit toute grande, s'échappèrent, bouffées d'harmonie, les accords de la marche nuptiale de Mendelssohn.
La tête du cortège fut bientôt visible entre les colonnes médianes.
Un remous se produisit dans les groupes privilégiés qui avaient accédé à la colonnade, un remous qui se propagea sur les marches de l'escalier, où deux haies humaines frémissaient à distance respectueuse du fameux tapis de cent mille francs, puis au delà de la grille, sur le trottoir perpendiculaire à l'axe de la rue Royale. Deux suisses abondamment chamarrés apparurent, précédant le baron Gontran de Champval et la nouvelle baronne, née Constance Phips, fille du milliardaire américain Reginald Phips, surnommé le Roi des Dynamos.
Il faisait un temps idéal.
Le soleil, un doux soleil parisien, mettait en pleine valeur lumineuse ce spectacle toujours couru d'un grand mariage à la Madeleine.
En vérité, cette fois, le couple nuptial, même si l'on faisait abstraction du prestige ambiant, avait grande allure.
Grand, svelte, bâti en vigueur et en finesse, physionomie attrayante par les contrastes de son expression dominante, où la hauteur et l'ironie s'alliaient à l'aménité et au charme, le baron Gontran de Champval ne mentait pas à sa réputation de gentilhomme de pure race, perpétuant en notre temps férocement utilitaire, l'élégance et la distinction innées des types accomplis de l'aristocratie d'antan.
Ses cheveux étaient blonds cendrés, et il n'avait pas fait à la mode le sacrifice de sa fine moustache.
Dans la foule, il y eut certainement beaucoup de jolies bouches qui murmurèrent : Il est vraiment bien...
Or, le succès de la mariée ne le céda en rien à celui de l'époux.
Elle était vraiment délicieuse, la nouvelle baronne, et, contrairement aux prévisions du petit télégraphiste, elle ne songea nullement à dissimuler son visage sous son merveilleux voile de Malines ancienne, un voile historique, qui avait été commandé jadis par un gouverneur espagnol des Flandres, à l'intention d'une infante.
Aussi bien, chacun put-il voir l'adorable visage d'un ovale parfait, les grands yeux rêveurs, le sourire intelligent, les cheveux châtain clair de la jeune Américaine, de qui, d'ailleurs, la tournure était aussi peu anglo-saxonne que possible.
Bien prise dans sa taille moyenne, Constance Phips semblait exempte de ce je ne sais quoi qui, chez l'Américaine la plus soucieuse de parisianisme, révèle à première vue l'étrangère.
Si les femmes ne marchandèrent pas leur admiration au baron Gontran de Champval, les hommes qui voyaient miss Constance Phips pour la première fois, la trouvèrent exquise.
Derrière les époux, donnant le bras à la femme de l'ambassadeur des Etats-Unis, s'avançait un homme d'une cinquantaine d'années qui, lui, était la personnification typique du business man américain de grande envergure, popularisé par les films transatlantiques.
Ce Yankee de haute taille, à la forte carrure, au visage glabre sculpté en vigueur, entraîné à l'impassibilité, c'était le milliardaire Reginald Phips, le père de Constance.
Cette figure-là, tout le monde la connaissait, car il n'était pas une publication illustrée qui n'eût, au moins une fois, reproduit les traits du Roi des Dynamos.
Quand le baron de Champval et sa femme eurent dépassé l'alignement des colonnes et, désormais en pleine lumière, s'apprêtèrent à descendre l'escalier, les photographes se précipitèrent, leurs appareils braqués...
A ce moment, il se produisit un ensemble de faits dont la concordance était pour le moins étrange.
Pas un seul des reporters photographes qui visaient le couple nuptial, et particulièrement la mariée, ne put opérer.
Tous en furent empêchés par des incidents ou des accidents variés qui, simultanément, les mirent dans l'impossibilité de prendre leurs instantanés.
L'un fut poussé à propos par un monsieur qui, d'ailleurs, s'excusa fort poliment un autre reçut sur le bras un coup si brusque et si violent que son appareil lui échappa des mains, et, comme son premier mouvement fut pour le ramasser, il ne sut jamais de qui venait cette chiquenaude malencontreuse; un troisième sentit qu'on lui marchait sur le pied, et la douleur fut si vive qu'il poussa un léger cri et fut hors d'état de manoeuvrer son kodak ; d'autres furent pris, sans qu'ils se rendissent exactement compte de ce qui se passait, dans une légère bousculade, et rejetés au troisième rang des curieux.
Bref, quand les malheureux reporters photographes se furent ressaisis, les mariés s'installaient déjà dans le somptueux coupé électrique qui allait les conduire au célèbre palace des Champs-Elysées où devait avoir lieu le déjeuner de noce.
Or, coïncidence aussi bizarre que la soudaine mise en déroute des photographes, les opérateurs cinématographistes s'aperçurent avec terreur, au moment où le cortège nuptial entrait « dans le champ », que leurs manivelles étaient faussées voire même coincées...
Impossible de « tourner «!... Les pauvres diables eurent beau, suivant leur tempérament, jurer, tempêter ou gémir: la mariée et son cortège avaient passé sans qu'ils eussent pu impressionner un millimètre de pellicule !

CHAPITRE II

Le câblogramme de la mariée

Pour le mariage de sa fille unique, Reginald Phips avait fait les choses en milliardaire qu'il était : il avait traité avec le directeur du Mundial Palace pour la totalité de son fastueux établissement. Les autres clients avaient été installés dans une annexe.
Il avait été entendu que, durant un mois, Reginald Phips serait chez lui au Mundial Palace, que les services et le personnel de l'hôtel seraient à son exclusive disposition et à celle de ses invités.
Car le milliardaire, qui, hormis Constance, n'avait pas de famille, avait invité nombre de ses amis de New-York, de Chicago et de San-Francisco à franchir l'Atlantique pour assister aux noces de sa fille.
Et, naturellement, de même qu'il s'était assuré la jouissance d'un grand hôtel, il avait affrété un paquebot de grand luxe pour amener ses invités yankees.

Gabriel BERNARD

Retour 05 juillet 1925