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Le Petit Journal illustré 29 juin 1924


Le cinéma à travers la France

Parmiles nombreux romans dont les auteurs se sont attachés à dépeindre les mœurs et à nous faire connaître l'âme d'une de nos provinces, Pêcheur d'Islande, de Pierre Loti, est certainement un des plus populaires parce que des plus émouvants et des plus émus.

Il était donc tout naturel, à l'heure où le cinéma français fait un sérieux effort pour reconquérir sur tous les marchés du monde la place qui légitimement lui revient, c'est-à-dire la première, il était tout naturel qu'un cinégraphiste avisé eût l'idée de tirer un film de cette œuvre qui joint à l'attrait d'une belle histoire d'amour sincère et tendre celui d'un tableau pittoresque brossé sur une toile de fond admirable.

M. Jacques de Baroncelli, qui a déjà porté à l'écran des œuvres de maîtres du roman comme le Rêve, d'Emile Zola, et le Père Goriot, de Balzac, et que, une fois déjà, Pierre Loti inspira heureusement avec Ramuntcho, M. Jacques de Baroncelli est ce cinégraphiste bien avisé et, depuis un mois, il vit à Paimpol, avec une troupe d'artistes éprouvés groupés autour de Mme Sandra Milovanof, et de M. Charles Vanel, à essayer de pénétrer l'âme bretonne pour la traduire en images.

Il me fut donné, il y a quelques jours, de voir M. de Baroncelli travailler dans les rues et sur les quais du petit port, parmi la foule paimpolaise, attentive et recueillie, et j'ai pu apprécier combien les Parisiens avaient su conquérir la sympathie de tous et aussi combien chacun dans toute la région de Guingamp à l'île Bréhat, conservait vivace le souvenir de Pierre Loti et connaissait dans ses moindres détails l’œuvre qui, au moins autant que la populaire chanson de Théodore Botrel, a conféré à Paimpol la meilleure des célébrités.

Ce double sentiment fut surtout visible le matin où M. J. de Baroncelli « tourna » sur les quais la suite de scènes montrant l'embarquement des matelots avant le grand départ pour l'Islande. Tout Paimpol était là: les femmes avaient tiré de leurs massives armoires leurs plus beaux châles et leurs coiffes les plus légères, et, des bouquets à la main, elles se pressaient autour des artistes, aussi émues en face de ce simulacre de départ que s'il s'était agi d'un véritable départ. Pour elles, l'artiste qui tient le rôle de Yann, le « Pêcheur d'Islande », est Yann lui-même, l'âme bretonne se complaît à cette espèce de miracle qui donne une forme palpable à des personnages dont la vie ne dépassait pas les feuillets d'un livre.

A Pors-Even, à Ploubazlanech, dont le cimetière, avec son « mur des disparus », est un des plus émouvants que l'on puisse imaginer, partout Yann et Gaud n'ont que des amis, comme Loti lui-même lorsque, lieutenant de vaisseau, il parcourait la région à la poursuite des types dont il allait faire ses héros.

Mais, quel que soit au printemps le charme de Paimpol et de sa campagne émaillée de fleurs, M. de Baroncelli ne s'est pas attardé parmi les ajoncs et les genêts des rives du Trieux. Bien vite, s'est embarqué à bord d'une goélette, que son armateur a consenti à débaptiser pour qu'elle porte le doux nom choisi par Loti, La Marie, et, avec son opérateur Chaix, et ses artistes Charles Vanel, San Juana, Swet et Wells, il va vivre de la vie des pêcheurs durant plusieurs semaines, afin de pouvoir enregistrer dans leurs moindres détails toutes les péripéties de la grande pêche sur les bancs de l'Islande.

Ce film ne sera donc pas seulement, comme je le disais plus haut, une belle histoire d'amour, mais encore un très exact documentaire, ce qui doublera ses chances de succès, car, on le sait, le public qui aime les documentaires n'est pas moins nombreux que celui qui se plaît aux bandes sentimentales.

Quand il est ainsi compris, le cinéma est vraiment digne du rôle que quelques- uns sont convaincus qu'il jouera d'ici peu dans notre vie intelligente et sensible.

RENÉ-JEANNE.


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