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L'Auto-Vélo - 22 mars 1925


LE YACHTING sport populaire par excellence

Quiconque a tant soit peu l’œil d'un « maritime » et va à l'étranger, en Angleterre, en Amérique, en Hollande, en Allemagne avant la guerre et peut-être encore aujourd'hui, dans les pays scandinaves davantage encore, est frappé par cette constatation qui ne laisse pas que d'être un peu pénible à notre amour-propre, de l'énorme développement du yachting comparé à sa modestie chez nous.

Il faut bien l'avouer, nous possédons le yachting minimun que peut aligner un grand pays comme le nôtre, devenu sportif, et où les conditions de la navigation de plaisance sont en beaucoup de points si favorables.
Cette infériorité tient à diverses causes: Tout d'abord et malgré quelques indiscutables progrès, constatés pour une part à l'action de la Ligue Maritime et Coloniale, le Français contemporain a quelque aversion pour les sports nautiques; beaucoup de gens considèrent la navigation comme une pratique dangereuse: préjugé parfaitement absurde, attendu que, s'il se produit de temps en temps, par imprudence d'ailleurs, quelques inévitables accidents, il est infiniment moins périlleux de faire de la navigation sous quelque forme que ce soit, que d'aller de Paris à Marseille en chemin de fer, alors que l'inattention d'un modeste aiguilleur peut transformer en salade russe le premier rapide venu; de faire de la bicyclette sur des routes que sillonnent à chaque instant des bolides automobiles; de se lancer en auto à 80 kilomètres à l'heure; ou même d'aller à cheval, livré aux caprices et aux peurs de « la plus belle con- quête de l'homme ».
Un exemple typique à ce propos: l'an dernier, la Ligue Maritime avait reçu dans son camp de Bouafles plusieurs centaines de garçons.
Cette année, il en est passé plus de seize cents dans les divers camps de Bouafles, Barcaggio et Arcachon; pas un accident, pas même un incident; et, chance particulière quand on considère la masse en cause, pas une maladie n'a été enregistrée au cours de cette saison qui, pour Bouafles, s'est étendue du début de juillet à fin septembre.
Et puis, il y a aussi cette sorte de désintéressement inouï du Français moderne, descendant des grands marins d'autrefois, pour le bateau, la mer ou même l'eau douce.
Enfin, l'un des coupables, dans l'ordre d'idées qui nous occupe ici, est cet incroyable préjugé qui veut que le yachting soit exclusivement le sport des millionnaires.
Rien n'est plus faux et plus absurde! Ouvrons le Larousse, le bon et tutélaire Larousse, guide-âne des gens les plus instruits, et au mot « Yacht » vous lirez cette définition fort amusante et non moins juste: « Le yachting est le moyen de locomotion sur l'eau des particuliers ».
Ce qui, avec un peu d'exagération, signifie que quiconque se déplace sur l'eau dans son propre bateau, celui-ci ne fût-il que le plus modeste bachot, fait du yachting sans le savoir: tout comme M. Jourdain faisait de la prose.
Sans aller jusque-là et en dépit des prix actuels de la construction nautique, lesquels ont malheureusement et naturellement suivi ceux du reste de l'industrie depuis quelques années, quiconque peut, pour quelques milliers de francs, posséder un bateau comportant un logement habitable, et l'exemple de familles, parents et enfants pratiquant la croisière sur de modestes coques à voile ou à moteur, y logeant, y vivant, non sans un confortable relatif, est assez courant pour qu'il soit utile d'insister sur ce point.
Ajoutons que, si l'on fait le compte de ce que ces partisans de la navigation de plaisance paieraient en notes d'hôtel aux prix du jour pour un voyage de même durée et infiniment moins agréable, on verra que les frais d'un bateau sont vite amortis..
Aussi bien le yachting peut même se concevoir d'une façon plus modeste encore: c'est sous la forme du canoë et du petit voilier, du minime auto-canot, avec, comme adjuvant, le camping, qui est bien l'une des formes les plus charmantes du tourisme.
Puis, il n'est pas jusqu'au grand yacht qui ne soit lui-même accessible aux bourses moyennes. Les Anglais et les Américains, notamment, le pratiquent couramment sous la forme de l'association: Un groupe se cotise pour louer un yacht plus ou moins grand: yawl, ketch ou goélette; et ce sont les participants qui constituent l'équipage. Si parmi eux ne se trouve personne à même de diriger le navire, ils « affrètent » un capitaine et, suivant l'importance du navire, un ou deux hommes pour les gros ouvrages. J'ai eu, pour ma part, souvent sous les yeux l'exemple d'organisations de ce genre dans nos ports de la Manche et de l'Océan; et, comme j'interrogeais ces confrères en yachting, je fus frappé de la modestie du prix auquel leur revenait la pratique ainsi comprise du noble sport sous une forme luxueuse.
Enfin, il est une autre forme d'accession au yachting: c'est la possession par un club d'un certain nombre de monotypes, mis suivant certaines modalités à la disposition de ses membres.

Pour être juste, il faut dire que certains milieux français ont compris et pratiquent depuis longtemps le yachting, accessible à tous: le Club Nautique de Chatou, une de nos sociétés les plus actives et les mieux conduites, a, entre autres, donné sous cette forme un exemple qu'on ne saurait trop louer. La Société des Petites Régates du Havre, certains groupes nautiques marseillais sont également à citer sous ce rapport. Ces exemples prouvent, grâce à une expérience déjà appliquée par certains, que lorsque l'on veut chez nous, en quelque domaine que ce soit, on fait aussi bien qu'à l'étranger. Seulement, il faut, pour cela, vouloir...
Souhaitons que la propagande de la L.M.C. apporte une efficace contribution à une fin si nécessaire pour le plus grand bien et le développement de notre marine de plaisance; et ce, jusque dans les milieux de la Marine Militaire où le yachting est si étrangement et si fâcheusement négligé. Souhaitons-le d'autant plus, fût-ce pour les multiples industries qui vivent de la navigation de plaisance, que maintes vocations maritimes sont nées de la pratique du petit yachting et que la plupart des grands yachtmen ont commencé par la coquille de noix.

Maurice RONDET-SAINT.


Maurice Rondet-Saint


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