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Le Petit Journal illustré - 22 mars 1925


On a beaucoup parlé du « délit de fuite », cette semaine. Quelques écraseurs, en effet, ont révolté la conscience publique. L'un d'eux, l'autre jour, à Versailles, allait s'enfuir après avoir écrasé un homme. La foule, indignée, l'arrêta. Il menaça de son revolver les braves gens qui tentaient de le rappeler à son devoir d'homme civilisé.
Deux ou trois jours plus tard, sur deux points de la banlieue, des enfants étaient tués par des «chauffards» qui réussissaient à prendre la fuite. Puis c'était une femme écrasée rue d'Aubervilliers, et un homme tué sur la route de Pierrefitte à Saint-Brice; enfin, c'était, à Bezons, un garçonnet de douze ans écrasé par un camion dont le conducteur parvenait à s'enfuir.
Comptez en une semaine, six individus se sont rendus coupables, rien qu'à Paris et dans la banlieue, de ce crime abominable qu'on appelle le « délit de fuite ». Et sur les six, un seul, le premier, est tombé entre les mains de la justice. Les cinq autres ont filé à toute vitesse, le cœur léger, la conscience tranquille.
Oui, à six reprises, en si peu de jours, au cœur de ce pays de France, pays d'humanité, «pays de charité», comme l'appelait jadis le bon Vincent de Paul, il s'est trouvé des hommes assez barbares pour abandonner sans secours, sur la route, un être humain qu'ils avaient renversé dans leur fièvre de vitesse.
Ces hommes ne se sont pas même arrêtés; ils ont poursuivi leur chemin, indifférents au malheur qu'ils venaient de déchaîner, insensibles aux souffrances de leur victime.
Une telle lâcheté apparaît aussi coupable qu'un crime prémédité. Il n'y a guère de degré entre la culpabilité de l'assassin qui tue parce qu'il avait l'intention de tuer, et l'homme qui, ayant causé un accident, réparable peut-être, s'enfuit sans tourner la tête et laisse mourir le malheureux auquel le strict devoir d'humanité lui ordonnait de porter secours.
Les individus qui témoignent d'une telle barbarie mériteraient de sévères châtiments. Malheureusement, le manque de surveillance de nos routes, même dans la banlieue immédiate de Paris, leur assure généralement l'impunité... Il y a bien leur conscience qui devrait leur inspirer de cuisants, d'insupportables remords... mais la conscience n'a de la voix que chez les honnêtes gens.
Sans doute, quand on considère le nombre considérable d'automobiles qui sillonnent aujourd'hui les routes, peut-on se féliciter que de tels faits soient relativement rares. L'immense majorité des chauffeurs répugnerait à de telles abominations, mais le seul fait qu'elles puissent se produire, et jusqu'à six fois dans la même semaine, dénote un véritable danger, dont la menace pèse sur l'ensemble des touristes.
C'est par de tels procédés qu'on exaspère les populations et qu'on prépare des représailles qui, le plus souvent, atteignent des innocents. On ne saurait donc trop réprouver de pareils actes de sauvagerie, et souhaiter que ceux qui s'en rendent coupables soient traités, chaque fois qu'on parviendra à les découvrir, comme des criminels.

Or, il semble bien que nos lois n'ont pas, en cette matière, toute la sécurité qui conviendrait. On sait que l'article 319 du Code pénal punit l'homicide par imprudence d'un emprisonnement de trois mois à deux ans et d'une amende de 50 à 600 francs. Mais quelle sera l'aggravation de la peine si l'auteur de l'homicide y ajoute le délit de fuite ?
Une loi du 17 juillet 1908 prévoit le cas. Elle stipule que « tout conducteur d'un véhicule quelconque qui, sachant que ce véhicule vient de causer et d'occasionner un accident, ne s'est pas arrêté et a ainsi tenté d'échapper à la responsabilité pénale ou civile qu'il peut avoir encourue, est puni de six jours à deux mois de prison et d'une amende de 15 à 500 francs, sans préjudice des peines contre les crimes ou délits qui se sont joints à celui-ci ».
Notez que, s'il y a mort d'homme, ces pénalités peuvent être portées au double.
Donc, au maximum, le « chauffard » qui, ayant écrasé un passant, a pris la fuite, ne pourra être frappé que de deux ans et quatre mois de prison, plus 1.600 francs d'amende. Ce n'est pas cher, vous l'avouerez, pour un tel crime. Et encore n'est-il guère d'exemple que les tribunaux aient appliqué ce maximum. En Angleterre, une loi de juillet 1914 frappe de peines beaucoup plus graves les conducteurs qui n'arrêtent pas leur voiture après avoir renversé un piéton. Prenons exemple. Les faits de ces jours derniers démontrent nettement que le « délit de fuite », si l'on veut qu'il se produise avec moins de fréquence, doit être puni, non plus comme un délit, mais comme un crime.
Les tribunaux devraient pouvoir se montrer indulgents pour les chauffeurs vraiment soucieux de leur devoir d'humanité, qui s'arrêtent, portent secours aux malheureuses victimes de l'accident qu'ils ont causé, relèveront le blessé, le mettent dans leur voiture, le conduisent à l'hôpital de la ville la plus proche... Par contre, il faut qu'ils soient mieux armés et qu'ils usent de leurs armes sans pitié, contre l'écraseur qui se sauve et qui laisse sa victime pantelante agoniser sur le bord du chemin.

Ernest LAUT.

Le Petit journal illustré 1925 03 22  délit de fuite
La répression aujourd'hui


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