LES DRAMES DE LA CIRCULATION Choses vues
Au virage périlleux de la place de la Madeleine, venant des boulevards pour tourner dans la rue Royale, j'engageai la 5 C. V. à la corde, rasant doucement le refuge, cette bouée de sauvetage des piétons, ce roc dangereux des automobilistes. A ce moment, bravant le flot envahissant des véhicules, un représentant de la force publique s'insinua au travers des engins à quatre roues, et étendit un bras conciliateur, terminé par un bâton. Tel un chef d'orchestre qui, marquant un point d'orgue, arrête pour un instant son concert. Le doux murmure des trompes et des claxons s'apaisa. J'avais à à ma droite un taxi, un de ces taxis rouges, dont la lettre et le numéro fatidique inspirent à tous les conducteurs une juste terreur. Dès que le bâton du chef d'orchestre se fut abaissé, mon aimable voisin de droite coincé par mon humble voiturette et par une autre voiture à sa droite, n'hésita pas. Au lieu d'attendre pour passer que j'eusse démarré, froidement il bondit en avant, m'éraflant volontairement une aile, et fila à toute vitesse en mâchonnant une injure... La stupeur m'avait cloué sur place. Cependant j'avais eu le temps de prendre au vol le numéro du taxi rouge. Et, penchant ma tête vers l'agent qui avait contemplé ce spectacle avec une tranquille sérénité, je lui dis: -Vous avez vu? Cette question lui déplut, et poliment, il me répondit: -Non, Monsieur, je n'ai rien vu.; -Comment ? fis-je furieux. Et c'est alors que le sergent de ville, m'ayant fait arrêter (non! que l'on se rassure! Il ne fit arrêter que ma voiture...) me tint l'extraordinaire langage suivant: -Voyez-vous, Monsieur, pour votre gouverne, il ne faut jamais dire à un agent: Vous avez vu?» Nous ne voyons que ce que nous voulons, et il suffit qu'un client essaye de nous influencer pour que cela nous indispose. «Vous avez vu ?» cela signifie: «C'est lui qui a tort». Or, je ne veux pas me prononcer. -Mais, dis-je, quand l'évidence... -Oh! l'évidence, fit mon interlocuteur en uniforme, avec un sourire très désabusé, vous savez, l'évidence, ça n'existe pas. Et comme il voyait que son discours me laissait rêveur, il me confia, sur le ton de la plus cordiale confidence: -Je vais vous expliquer, Monsieur. Nous ne voulons pas prendre de responsabilités, en ce qui concerne les accidents. Puis, trouvant qu'il était peut-être allé un peu trop loin en englobant tous ses collègues dans cette même réserve, il se reprit : -Moi, en tout cas, je ne veux pas prendre parti. -Alors, rétorquai-je, si vous, fonctionnaires assermentés, quand on a par hasard la chance de trouver l'un de vous sur le lieu d'un accident, refusez de témoigner, et d'établir la responsabilité de chacun, qui voulez-vous qui témoigne ? Et comment voulez-vous que les compagnies d'assurances s'y retrouvent? Il eut un geste d'indifférence, et poursuivit ses théories : -Vous comprenez, c'est trop embêtant d'être cité comme témoin dans des affaires d'assurance. Il faut remplir un tas de papiers, faire un tas d'écritures, et de procès-verbaux en procès-verbaux, on perd un temps fou. Et puis c'est compliqué, c'est long, ça n'en finit plus. A la fin, la moutarde me montait au nez. Est-ce ainsi que nous sommes protégés contre les chauffards ? Et je dis à l'émule de Ponce Pilate : -Vous en avez de bonnes ! Vous êtes là pour ça ! C'est votre métier, que diantre! Devant m'a colère, il s'assombrit, consentit à sortir son calepin, et se disposait de guerre lasse à dresser procès-verbal. Mais je vis à son œil sombre qu'il était dangereux de lui forcer la main et que je risquais même qu'il mit tout sur mon dos dans son compte rendu. -Gardez, gardez lui dis-je. Et je filai…
SERGE VEBER.
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