| L'Écho de Paris - 26 février 1925 |
PROCÈS D'AUJOURD'HUI Les pouvoirs miraculeux de Jacomet le magnétiseur Deux petits bonshommes, à longues moustaches et tempes blanchissantes, qui semblent de quelconques petits bourgeois, encore que l'un d'eux, M. Dubar, évoque, par son profil busqué, certains portraits du grand Condé. Ces deux personnages, qui comparaissent aujourd'hui devant la 13° chambre correctionnelle pour escroquerie, sont-ils des charlatans; ou bien l'un d'eux, Jacomet, serait-il doué d'un pouvoir quasi-miraculeux ? C'est une histoire fantastique. Il y avait une fois un pauvre diable, manœuvre dans une imprimerie, qui prenait chaque soir ses repas dans une gargote de la rue Saint-Sébastien. Et voici qu'autour de lui, dans les dernières années de la guerre, une renommée naquit et se propagea: «Jacomet avait le don de guérir, et de guérir toutes les maladies. Des centaines de témoins proclamaient ses bienfaits. Et quotidiennement des scrofuleux, des béquillards, des tuberculeux venaient implorer de lui l'allégresse et la santé.» Le traitement qu'il appliquait ? En vérité, le plus simple du monde. Jacomet commençait par prohiber médecins, remèdes et régimes: tout cela, selon lui, ne peut que nuire. Et il passait les mains sur les parties malades, sans les faire dévêtir, sur la jambe, l'estomac, le rein, en lançant de ses doigts le fluide sauveur. Il renouvelait de temps en temps les séances et recommandait à ses patients de manger des viandes saignantes et de boire du vin généreux. Et voilà tout. La réputation de Jacomet devint telle que M. Dubar, agent de publicité d'une maison en déconfiture, résolut d'exploiter, pour le bonheur des hommes, un don aussi merveilleux. Il prit Jacomet en subsistance et le mena, de quartier en quartier, dans des chambres d'emprunt, exercer son industrie de thérapeute. M. Mignard, devant le tribunal, réitère ses accusations. -Vous mentez lui cria Jacomet... J'ai prolongé votre dame pendant deux mois et demi, mais jamais je n'avais promis de la guérir. Mais voici, en revanche, le cortège des miraculés. M. Primault, inspecteur de la police judiciaire, avait entendu chanter les louanges de Jacomet. Encore qu'il fût sceptique. il accepta de tenter l'épreuve, et l'admirable Jacomet guérit, non seulement Primault, mais sa femme, son bébé et un commissaire de police de ses amis. M. Raradenc, chauffeur, souffrait d'une bronchite chronique; M. Stenovici, comptable, d'une hernie double M. Dosogne, publiciste, d'une plaie variqueuse qui avait résisté aux soins de médecins éminents; M. Porcheron, d'un malaise de l'estomac. Tous, aujourd'hui, grâce aux passes magnétiques de Jacomet, n'ont plus que le souvenir de leurs maux. Et M. Louis Rieffel, ingénieur, explique : Quand il vous pose les mains, on éprouve un grand frisson. On sent que quelque chose se dégage de lui... Encore plus étonnant. La petite. fille de Mme Ronsay avait la jambe dans le plâtre et devait demeurer ainsi trois mois selon les prescriptions des médecins. Jacomet lui a fait retirer cet appareil, et huit jours plus tard, elle courait en liberté. Sa mère l'a conduite à l'audience et la présente aux juges, la toute petite bonne femme contemple le tribunal avec des yeux qui ne s'intimident pas. Si peu crédule qu'on soit, si extravagants que paraissent les deux compères Dubar et Jacomet, on ne laisse pas d'être frappé par tant d'attestations de ce genre. Il serait possible que Jacomet, tout en étant un farceur, eût agi, sur des nerfs malades, par l'empire d'une volonté plus forte. Mais M. Durville, éditeur et théoricien du magnétisme, cité à la requête de la défense, s'efforce d'établir que les passes dégagent réellement un pouvoir thérapeutique. L'être humain, dit-il, est générateur d'une énergie rayonnante, et un organisme sain peut ainsi verser à un organisme défaillant le supplément de force nerveuse dont celui-ci a besoin. Le prestige qui entoure les guérisseurs crée par lui-même une ambiance qui guérit, en rétablissant chez le malade la confiance et le sommeil, Et la passe magnétique est comme la fanfare qui ranime pour la charge le soldat harassé elle réveille et libère les forces nerveuses qui donnent le salut et la guérison. Aussi bien le magnétisme est-il aussi ancien que le monde. Les gestes magiques des prêtres égyptiens étaient des gestes de magnétisme, et les travaux modernes de l’École de Nancy ont scientifiquement démontré la réalité de l'influence magnétique. Tous ces faits ont paru assez troublants pour que M. Ronguet, au nom du ministère public, demandât au tribunal d'ordonner une expertise. Les défenseurs des prévenus, Mes Maurice Garçon et Jean Dumont, se sont élevés contre cette requête, en se référant à la jurisprudence de la cour de cassation: «Le magnétisme, a déclaré la cour suprême, peut être employé comme moyen thérapeutique sans constituer par lui-même une manœuvre frauduleuse». En droit, l'escroquerie reprochée à Dubar et Jacomet serait donc inexistante. Quant au fait, ce n'est pas une enquête qui résoudra le conflit millénaire qui oppose la médecine officielle et les adeptes du magnétisme, dont beaucoup sont d'incontestables savants. Nous saurons, à huitaine, ce que le tribunal répondra. Il doit être quelque peu perplexe et embarrassé. RENE DE PLANHOL. |
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