| L'Œuvre - 01 mars 1925 |
LE PÉRIL DU DÉBOISEMENT (De notre envoyé spécial) Selongeay (Côte-d'Or), 28 février.
— «Vous voyez cette montagne noire sous le ciel gris ? Il y a là 1.000 hectares de résineux plantés sou à sou, arbre par arbre, sur un pauvre terrain acheté peut-être cent sous l'hectare pour la chasse par un petit rétameur de Selongeay le père Lescure. Brave ferblantier auvergnat, mort l'an dernier à plus de 80 ans, il créa une forêt à lui tout seul et laissa une solide fortune à ses héritiers du 70 % depuis un demi-siècle et sans impôts depuis trente ans ! «Voilà comment on aimait l'arbre, jadis, quand on avait le goût de l'économie. Ce sont des grands-pères comme lui qui léguèrent aux petits-fils que nous connaissons un département qui vient au troisième rang parmi les plus boisés de France. Au Pont-de-Pany, vous avez vu les 350 hectares de beaux résineux plantés à même la roche par M. Vignon. A Is-sur-Tille, je vous ai montré les 400 hectares boisés par un petit fabricant d'huile, M. Marceau. Ici, à gauche, admirez cette magnifique forêt de pins et de mélèzes; plus de 2.000 hectares. Un vieux camarade de Canrobert, lieutenant sous le maréchal Bugeaud et mort colonel après l'Année Terrible, l’a laissée à sa famille. Ce sont des arbres mûrs comme des fruits et qui perdraient leur valeur en devenant des vieillards. Il faut les abattre. La famille n'y manque pas, non plus que les autres familles héritières des alentours. Elles réalisent, vendent au marchand de bois, qui appelle le bûcheron. Et c'est partout le massacre. Six ou sept wagons chargés d'étais de mines partent chaque jour de la gare, là, sous vos yeux. Mais personne ne replante; c'est ça, le déboisement. «C'est comme si, en Beauce, la moisson faite, on ne semait plus de blé !... — «Alors la grisaille pierreuse de la friche paraît et s'étend à travers les arbres. Une vraie pelade ! Regardez ça ne fait même pas du pacage; l'herbe pousse trop mal sur l'aiguille de pin. C'est de la terre perdue, inutilisable ! Savez-vous qu'en Côte-d'Or, pays de bois, et rien que sur le bassin de la Seine, 25.000 hectares sont irrémédiablement dénudés? Il y en a de même 60.000 en Haute- Marne, 60.000 dans l'Yonne, 60.000 dans l'Aube ! — 200.000 hectares de friches? — «Au bas mot! On va faire une Ioi ? Bon! L’Œuvre a bien travaillé. Comme l'a dit M. le député Girod, le ministre de l'agriculture ne connaît sans doute pas les dégâts que vous signalez. Mais il faut que cette loi ne frappe pas à côté. Arrêter le bras du bûcheron, c'est tentant. Ça ne suffit pas. Le bois est indispensable aux mines, aux papeteries, aux charpentiers. aux menuisiers, aux ébénistes, aux charrons et à nombre d'autres gens encore ! Ce qu'il faut, c'est faire du résineux : c'est lui qui va manquer. — Le chêne, l'érable, le hêtre aussi. — «Moins! La forêt permanente, la forêt feuillue repousse toute seule. Je vous le montrerai à Saint-Julien. C'est ainsi que la Côte-d'Or, où le résineux disparaît, n'a pas perdu un hectare de feuillu depuis cinquante ans. |
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