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Excelsior - 08 février 1925


Stanislawa Uminska, accusée du meurtre de son fiancé

Peu d'audiences furent aussi courues que celle où se devait juger Stanislawa Uminska, accusée du meurtre de son fiancé, l'écrivain Jean Zarnowski. On sait que la jeune comédienne polonaise abrégea, d'un coup de revolver, la lente agonie de celui qu'elle aimait. C'est donc un drame d'amour et de pitié qu'avaient à juger aujourd'hui les jurés de la Seine.

La cour, messieurs!

Cependant que les paroles sacramentelles font taire une foule nombreuse, pressée, où domine l'élément féminin, et d'où monte un brouhaha de répétition générale, l'accusée fait son apparition. Libre, sans qu'aucun garde ne l'accompagne, elle prend place sur ce banc où tant d'autres, ayant elle, connurent d'angoissantes minutes. Toute frêle, humblement vêtue de noir petite robe de serge chemisier, grand feutre souple, elle apparaît presque enfantine. Plutôt que cette comédienne «idolâtrée à Varsovie» dont nous parlera tout à l'heure Me Henri-Robert, on croit voir une adolescente chétive et qui aurait trop vite grandi. A aucun moment, le masque pur et lisse de cette enfant passionnée ne trahira ce qui, maintenant, se passe en elle. Dédaigneuse des moyens ordinaires, larmes, sanglots, elle se fige dans une immobilité pudique. Ni les souvenirs d'une fin dont on ne nous cèlera aucun détail, ni les témoignages spontanés de ceux qui la virent alors et depuis, ni même la lecture de ces lettres d'amour que si peu de femmes peuvent entendre sans trouble n'animeront d'un tressaillement cette petite tête pâle, résolue, que contraint la volonté de ne point paraître implorer.
Lointaine, comme indifférente au verdict des hommes, elle demeure immobile, les mains croisées sur les genoux. Nulle arrogance, nul appel pathétique un petit être qu'a visité le malheur et qui s'efforce à en supporter le poids sans faiblir. Pas une fois elle ne tournera vers la foule qui l'épie son beau regard d'exilée. Que le président l'interroge ou que l'avocat général déverse sur son front penché les flots d'une littéraire éloquence, elle ne bouge pas. Jamais accusée ne fut plus sobre de moyens dramatiques. La voix même n'articule que de brèves réponses: «Oui... Oui... Oh! oui...» Tout en elle est d'une simplicité, d'une réserve extrêmes. Un instant, d'un geste machinal, elle enlèvera son feutre et apparaîtra, avec sa courte chevelure brune, comme un jeune page en deuil. Puis l'on ne verra plus d'elle, jusqu'à l'acquittement, que la courbe d'un menton volontaire, une frêle nuque inclinée à demi recouverte par le bord mat du chapeau.

C'est avec douceur que le président Mouton interrogera l'accusée. Tout d'abord, il retrace sa vie, rend hommage. à un passé sans reproche, à un talent par tous reconnu. Il y a de la pitié dans sa voix cependant qu'il pose les questions nécessaires. Un interprète, appelé par lui, les traduit.
Vous êtes sortie très jeune de l’École dramatique de Varsovie, très vite vous êtes devenue l'artiste préférée du public... Me comprenez-vous? L'accusée incline la tête. Le président, poursuit l'éloge du mort, engagé dans notre légion en 1914, et conte comment ses camarades durent faire une collecte qui lui permît de venir en France se faire soigner. Stanislawa, ne pouvant rompre son engagement au théâtre, n'accompagnait pas alors son fiancé. Dès qu'elle connut la gravité de son état et l'opération imminente, elle vint, malgré tout, le retrouver. Ce que furent ses soins, son dévouement, son abnégation, tous et toutes viendront le dire, le docteur Paul, le docteur Roussiy, chez qui le malade mourut. On demanda un jour un «donneur » de sang, vous vous êtes aussitôt proposée. Vous paraissez pourtant bien fragile et votre constitution n'est pas forte. Vous avez dû ensuite vous aliter?
Oui...
Vous avez dit, à l'instruction, pour expliquer votre acte: «Ses souffrances devenaient intolérables. Chaque jour il me demandait : « Auras-tu enfin le courage de me tuer?» Je disais : non. Les jours ont succédé aux jours avec leurs perpétuelles souffrances. Ce dernier... j'ai eu la conviction que s'il se réveillait ce serait pour souffrir encore. J'ai tiré.»
Les témoins Stanislawa écoute; tout cela a l'air si loin d'elle. Elle n'est plus, sur ce banc, qu'une petite fille triste qui se redresse et dont les pommettes rosissent un peu. On la devine déchirée, mais fière encore, et sans remords. Elle ne sort de cette tour de silence où elle s'isole qu'après la déposition du docteur Roussiy. Jean Zarnowski, incurable, souhaitait sa fin. C'était uniquement pour lui, laisser un peu d'illusion sur son état que j'avais décidé la transfusion du sang. Cette fois, Stanislawa se lève; cherchant péniblement ses mots, elle articule:
-Parce que vous avez pu lui donner l'espérance, je vous remercie, monsieur, de tout mon cœur. C'est la seule phrase que lui entendra prononcer un public avide d'émotions fortes, de beaux cris, et qui, après le verdict, se retirera intérieurement déçu. Le docteur Paul, le docteur Roussiy affirment que, mortellement atteint avant le coup de revolver, l'écrivain n'eût pu guérir; des témoins attestent les soins dont il fut entouré par son amie.
Bien moins simple, et combien plus théâtral que la jeune comédienne échouée là, M. l'avocat général Donat-Guigue prend la parole. Son réquisitoire incline à l'humaine indulgence, à la bonté sereine. Pourquoi faut-il qu'il y mêle, après tant de fleurs aux vivants et aux morts illustres, tant de littérature? Les peupliers, les héroïnes raciniennes, Berryer, Labori, le Jardin des oliviers, les souffrances de Pascal y trouvent place et, si nous l'approuvons alors que dans un alexandrin inattendu il déclare: «Le sang qu'elle a versé, c'était un peu le sien», nous le suivons moins facilement dans certaines métaphores: «L'agonie est le soleil le plus aigu de l'épouvante et de la douleur humaines...»

Tout cela glisse sur l'enfant dont le sort est en jeu; rien ne la détourne des pensées qu'elle suit. La péroraison même où l'avocat général, dans un beau mouvement, se penche vers la pitié, ne l'émeut pas.
Après une inutile et lente plaidoirie de M Roudenko, Me Henri-Robert, sobre, émouvant et concis, plaide l'acquittement, paraphrasant cette belle pensée de Maeterlinck : « Si j'étais Dieu, j'aúrais pitié du cœur des hommes...» Cinq minutes de délibération suffisent au jury pour rapporter un verdict d'acquittement. Frêle, serrant les épaules, Stanislawa Uminska, libre, emmenée par deux dames polonaises, quitte, sans un regard, la salle…

Huguette GARNIER.

Mlle UMINSKA AU BANC DES PRÉVENUS ÉCOUTANT LE RÉQUISITOIRE.

LE Gal GOURAUD ET M. J. BÉDIER ASSIS DERRIÈRE LE TRIBUNAL,

Stanislawa Uminska
Stanislawa Uminska comédienneStanislawa Uminska 03Stanislawa Uminska 06


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