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Paris-Soir - 08 février 1925


L'Amérique est la terre de prédilection du mysticisme

Encore la fin du Monde

Les Américains sont gens pratiques et l'on sait qu'en matière d'intérêts, ils ne font jamais intervenir le sentiment. Et, cependant, l'Amérique est la terre de prédilection du mysticisme. C'est sur son sol que fleurissent les sectes les plus mystérieuses et les plus redoutables, et que la foi en Dieu, en la Vierge ou dans le Diable suscite tous les crimes comme tous les sacrifices.

Étrange contradiction. A côté du businessman, la candeur naïve du croyant. A côté du féroce champion du stuggle for life, le prophète bêlant qui accepte toutes les blagues qu'on lui propose.
Comment expliquer cette opposition? Je ne m'en charge point. La psychologie des foules et des nations n'est point mon fait.

Un exemple récent de la touchante et désarmante candeur des enfants du pays des dollars nous a été fourni par les gazettes. Il y a, là-bas, une secte baptisée Seven Days Adventists qui croit, dur comme fer, que nous sommes à la veille de la fin du Monde. Quand je dis à la veille, je fais légèrement erreur, car cette catastrophe devait se produire exactement le 6, à minuit tapant, et nous sommes aujourd'hui le 7, si je ne m'abuse.

Déjà, lors de la dernière éclipse de soleil, les adeptes de cette secte avaient vendu tous leurs biens, sous prétexte qu'ils n'en auraient nullement besoin dans l'autre Monde. C'était, peut-être, très sage. Mais cette vente demeurait sans effet. La fin du Monde supposant la disparition de tous les bipèdes humains, il s'ensuivait que les nouveaux acquéreurs de biens étaient logés à la même enseigne que les anciens. Et c'est ici qu'on retrouve, dans leurs pires crises de mysticisme, le délicieux sens pratique des Américains, leur goût de l'ordre, leur amour de la méthode.

Après avoir ainsi réglé définitivement leurs petites affaires, les membres de la secte Seven Days Adventists se sont réunis à Long Island et, patiemment, se sont mis à attendre la fin du Monde laquelle, je l'ai dit, était signalée pour le 6 février, à mi- nuit.

Or, la fin du onde n'est pas venue. Ce sera, sans doute, pour une autre fois. Les croyants désabusés ne retrouveront pas leurs biens, mais ils pourront courir chez le notaire qui leur versera le montant de la vente. Il est toujours bon de prendre certaines précautions, même avec la fin du Monde.

On signale, cependant, un des croyants qui, saisi de vertige en constatant que le Monde ne se décidait pas à finir, s'est jeté dans la rue, du sixième ou septième étage. Celui-là s'est montré logique. Il a imité Mahomet qui, voyant que la montagne ne venait pas à lui, allait vers la montagne. Le Monde ne se décidant pas à s'anéantir en l'anéantissant lui-même, il a préféré se supprimer et, du coup, le Monde a été supprimé pour lui.

La véritable fin du Monde, c'est la fin de l'être conscient pour lequel le Monde n'est qu'une projection de son moi périssable et changeant.
Il n'y a pas, il ne peut y avoir de fin du Monde. Il n'y a que des aspects divers de la vie universelle. Ce que nous appelons la mort n'est qu'une des manifestations de cette vie éternelle. Elle consiste dans la destruction d'un agglomérat de cellules qui, dispersées, vont se reformer ailleurs.

La fin du Monde !... Un bobard comme tant d'autres.
La fin du Monde est en nous. Pour être sûr de voir la fin du Monde, il n'y a qu'à imiter le citoyen américain. Il n'y a qu'à sauter par la fenêtre.

Victor MERIC.


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