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Le Merle Blanc 18 janvier 1925


L'examen technique des chauffeurs d'autobus s'avère insuffisant

Au pied de la porte Saint-Denis, le gardien de la paix préposé à la circulation des voitures lissait d'un air supérieurement abstrait ses moustaches, qu'il avait fort longues. Solidement encastré au milieu des véhicules immobilisés, se dressait un autobus dont le chauffeur donnait les signes de la plus vive consternation. Le devoir professionnel nous poussant, nous nous approchâmes de l'éphèbe, qui dévidait sans lassitude apparente un interminable chapelet de jurons, dont il semblait posséder un stock inépuisable et remarquablement varié.
- Jamais, monsieur, nous dit ce jeune citoyen, jamais, depuis que le monde est monde, on n'a vu des gens se f... de quelqu'un comme on s'est f...u de moi! Figurez-vous que je suis depuis ce matin chauffeur à la T. C. R. P. Avant de m'accepter, on m'a fait passer un examen compliqué en diable, psychotechnique, qu'ils appellent. Ça consiste à s'asseoir sur un tabouret, comme je suis là sur mon siège, et à regarder du cinéma en faisant semblant de conduire. On voit une rue, des passants, des tas de trucs qui passent devant l'autobus en marche, comme pour de vrai. C'est pour apprendre à manoeuvrer. J'ai tenu le coup pendant une heure trois quarts de cinéma, ce qui est une performance honorable. Après, on m'a fait partir des pétards sous les fesses, pour m'habituer au bruit de l'éclatement des pneus. On a fait marcher dix-huit klaksons et trente-deux trompes ensemble pour m'endurcir les oreilles. Après ça, tout le jury, c'est-à-dire douze chauffeurs de taxis, huit marchandes des quatre-saisons, et M. Léon Daudet en personne, s'est mis pendant vingt minutes à m'eng...er comme j'oserais pas traiter mon père. J'ai pas bronché. Alors, on m'a reconnu bon pour le service, et je suis là.
- En ce cas, vous êtes content, tout va bien.
- Comment ça! Vous ne comprenez donc pas que, dans tout le fourbi qu'on m'a fait faire, y avait pas seulement un exercice pour m'indiquer dans la conduite à tenir quand l'autobus est arrêté! Et il y est tout le temps, arrêté, bien plus souvent et plus longtemps qu'en train de rouler! Ça fait que les trois quarts et demi du temps, je suis là comme une gourde, à ne pas savoir quoi faire, puisqu'on ne me l'a pas appris, et je vais sûrement me faire f... à pied!
Ayant achevé de lisser ses longues moustaches, le gardien de la paix préposé à la circulation des voitures, s'occupait maintenant d'en dresser vers le ciel les pointes provocantes.

SAINT-JASSIS.


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