| L'Oeuvre 24 avril 1924 |
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CARNET D'UNE FÉMINISTE Leur chère santé Des hommes viennent, à nouveau, de témoigner aux femmes cette sollicitude que nous connaissons si bien. Ce sont des commissaires-priseurs. Désormais la loi permet aux femmes d'exercer cette profession, et un de nos confrères a interrogé quelques-uns de ces messieurs sur la joie qu'ils ressentaient certainement de ce fait. Mais ils ne ressentent pas de joie ; ils sont tristes; non qu'ils redoutent un surcroît, de concurrence, ils sont trop généreux; mais ils tremblent pour la santé des chères faibles femmes, dans ce métier où elles seront exposées aux courants d'air et à quelque fatigue. J'ai lu cette interview et des larmes de reconnaissance me sont montées aux yeux. Ah! que les hommes sont bons ! Puis on a sonné et j'ai vu entrer la blanchisseuse qui avait grimpé nos six étages, son paquet de linge en travers du dos; j'ai entendu crier les marchandes des quatre-saisons dans la rue, il pleuvait ! J'ai revu, en souvenir, sur les pentes raides du mont Baron, de vieilles Savoyardes dégringoler le lit sec des torrents la tête et le buste pliés sous d'énormes faix de branches qui traînaient derrière elles comme un manteau de cour; et, au pied de la Meige, des Dauphinoises de tout âge, ayant fauché leurs prés abrupts, tirer, du haut en bas, les ballots de foin de soixante à quatre-vingts kilos qu'elles venaient de lier et qu'elles chargeaient sur leurs mulets. J'ai songé aux ouvrières d'usine et même à votre cuisinière, monsieur, prise entre le feu du fourneau et l'air glacé de la fenêtre. Je me suis sentie très fâchée contre toutes ces imprudentes. Se lasser, s'exposer ainsi, quand il est au monde des êtres révoltés par la plus légère peine imposée aux femmes ! Que d'inconscience! que d'ingratitude! Et pourquoi ? Pour rien, de petites économies, des gains misérables. On n'a pas plus de malice! Chose étrange, cependant: non seulement des chevaliers sans peur ne les relèvent point, fût-ce de force, de ces corvées, mais tout le monde a l'air de trouver cela naturel. Alors ces commissaires-priseurs et d'autres, avocats, médecins, fonctionnaires, si inquiets lorsque leur échoient des confrères féminins, ne sont-ils que des crocodiles? Nullement. Mais, par un phénomène mystérieux, le souci que tant d'hommes prennent de la santé des femmes commence seulement aux travaux qui rapportent honneur et argent. Quelqu'un proteste: «Voyez, me dit-on, les balayeuses des rues, récemment supprimées par bonté d'âme. Oui... justement... ce dur métier devient fort lucratif. Par bonheur tous les hommes ne sont pas aussi sensibles et sont plus humains. C'est grâce à eux que les filles de la Révolution acquièrent, comme ses fils, peu à peu la liberté du travail, liberté sacrée s'il en fut. - JANE MISME. |
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